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Luke (10 décembre 2004 - EMB, Sannois)
Rencontre avec deux des membres de Luke, groupe rock révélé par l’album La tête en arrière, sorti en janvier 2004. Non, Luke n’est pas le nouveau Noir Désir et encore moins un groupe de rock bordelais. Luke fait du rock comme il l’entend, avec ses tripes et des textes de qualité, porté par la voix et la présence charismatique de Thomas Boulard, unique rescapé du premier opus. Luke est impertinent, insolent, et désinvolte.
Rencontre avec un très gros talent.


Est ce que vous considérez Luke comme une petite démocratie : vous composez tous ou est ce que c’est Thomas à 100% ?

Thomas Boulard (chanteur) : La création ça n’a rien à voir avec la démocratie. Une démocratie à 4 c’est infernale !
C’est le moins mauvais système, … c’est le meilleur qu’on ait trouvé !
Romain Viallon (batteur) : il faut toujours qu’il y en ait un qui soit plus sûr que les autres, et on tourne à tour de rôles !
Il doit y en avoir un qui booste les autres, qui a une idée, en l’occurrence c’est plutôt Thomas qui est arrivé avec les premières ébauches et puis effectivement chacun apporte son grain de sel avec sa façon de jouer et puis ce qui ressort.
Après on adhère, on prend ou prend pas.
Thomas : il faut toujours qu’il y en ait qui arrive avec un truc.

Et les textes ? c’est qui ?

Romain : au niveau Sacem tu veux dire ? (rires)
Thomas : ouais, c’est moi

Thomas, les études de compta c’était par dépit ?
Thomas : non pas du tout, c’est surtout par rapport à la technique. Les sciences humaines, les sciences, tout autre matière aurait demandé à ce que je sois à fond dedans. Il fallait que je fasse quelque chose qui soit du technique, quelque chose qui me demande des exercices.
En somme, utiliser une technique et pas du cerveau, ça permettait de faire autre chose à coté. Comme disait Sartre, cela ne me demandait pas de venir au fond de moi-même. C’était faire mes exercices et être quelqu’un d’autre à côté ! Ca ne me demande pas du tout la même disponibilité du cerveau : je pouvais faire autre chose.
En plus, le métier d’expert comptable est quand même un métier très difficile.

Pas trop dur de concilier les études et la musique ?
Thomas : Je n’ai jamais concilié les études et la musique.

Et toi Romain, t’as fait quoi comme formation ?
Romain : moi j’ai fait quatre ans d’histoire-géo après le bac mais j’avais déjà en tête de faire de la musique.
Je n’étais pas sur Paris, je jouais déjà dans des groupes.
Ca s’est fait naturellement parce que je jouais de la batterie depuis pas mal de temps, et puis dans la vie on n’est pas forcément doué pour 15 000 choses donc ça s’est doucement imposé à moi.

Thomas, contrairement aux autres membres du groupe tu viens de Bordeaux ? Est ce que la scène rock locale fin 80, début 90 t’a marqué ou pas du tout ?
Thomas : Pas vraiment hormis Noir Désir après Veuillez rendre l’âme et Du ciment sur les plaines… et un peu plus tôt Gamine que j’aime bien.Nous on tournait dans pas mal de bars sur la côte pour se payer les vacances.
Mais moi, le terme scène locale ça me fait marrer parce que le temps a fait son œuvre et au bout du compte, on se souvient de quoi aujourd’hui à Bordeaux à part Noir Désir et Gamine ?

Dans les Inrocks on parle de décentralisation rock, y a t-il une revendication locale d’une certaine scène ?
Thomas : Non, géographiquement on peut pas. On est étiqueté comme groupe bordelais alors qu’en fait on vient de partout
Romain : j’ai des origines auvergnates, Damien est picard.
C’est un peu réducteur de parler de groupes qui font de la musique de telle ou telle ville... Les journalistes sont très influencés par l’école anglo-saxonne qui parle de scènes locales (Liverpool, Manchester, Bristol, Londres) mais en France c’est complètement archaïque. On est en plus à une époque ou on cherche du boulot partout ! Il y a Internet, on peut écouter la musique qu’on veut. Néanmoins, la région a une influence sur la manière de composer.
Romain : Kaolin qui habite à Montluçon fait plus une musique parisienne ou anglaise que nous qui sommes sur Paris…
Thomas : L’influence de ma région (sud ouest, NDLR) sur ma musique c’est une virilité, une virilité assumée qui peut être belle...
Dans le sud ouest, il y a la culture du sport et moi je fais de la musique comme du sport.
J’écris avec le corps, je n’écris pas avec l’esprit.
Thomas : Murat est ultra régionaliste dans sa manière d’écrire, il utilise de véritables mots de sa région (le lac de Servière, les Causses, Murat qui est un petit village)

Pour l’album la Tête en arrière, vous avez travaillé avec un gros producteur, quels sont les avantages et les inconvénients ?
Romain : Ca rassure quand on fait de la musique de bosser avec un anglo-saxon parce que on n’attend pas pendant 4 heures pour une prise.

Et comment s’est faite l’entrée dans le label Village Vert ?
Thomas : Ca s’est fait sur le premier disque sur une démo. J’ai fait la démo avec Christophe, l’ancien guitariste sur un 16 pistes numérique. J’allais l’envoyer aux maisons de disques et en fait un pote l’a passée à Magic et Fred du label qui l’ont écoutée pendant qu’elle passait sur les ondes et après on a signé.
C’était vraiment un concours de circonstances et on était super contents.

Et vous avez des contacts avec les autres groupes du label ?
Romain : Oui avec Deportivo, Autour de Lucie, Telepop. C’est le côté convivial du label qui est sympa. Il y a une certaine communauté d’esprit.

On parle beaucoup de nouvelle chanson française (les Inrocks, la FNAC, les Victoires de la Musique) ; selon vous c’est un coup médiatique ?
Romain : Si c’est dans les Inrocks c’est pas un coup médiatique (rires !!!)
Thomas : La Fnac a la même politique commerciale que les supermarchés. Leur but est de faire croire à tout le monde qu’ils sont des découvreurs de nouveaux talents.
Le patron commercial de la Fnac a changé, c’est un ancien de BMG qui est une filiale de Danone et « grâce » à la Fnac beaucoup de labels ont fermé.
Les compils Indétendance c’est un pur coup commercial.
L’important c’est de faire une bonne chanson, peu importe qu’elle soi dite nouvelle chanson française…ça peut être Souchon en fin de carrière ou bien Bénabar…le fait que cela soit nouveau n’a pas d’importance...
On essaye de trouver des styles, des cases, des niches et les niches c’est pour les chiens !
Pour la FNAC et les Inrocks parler de nouvelle chanson française c’est du marketing, pour ceux qui la font ce n’en n’est pas.
Mais c’est très dur de faire un coup médiatique, tout le monde aimerait le faire dans le milieu du disque et personne n’y arrive : on voit à quel point c’est difficile de vendre des albums, de faire des concerts… ce qu’on appelle chanson française c’est dérisoire c’est peut être en France 4 à 5 % des ventes de disques.
On est tous très marginaux même quand on est disque d’or.

Sur le 2ème album, combien de ventes ?
Thomas : 120 000 alors que pour le premier c’était 25 000.

Est ce que pour vous une chanson doit toujours être une revendication permanente ou au contraire être dégagée de tout message ?
Thomas : Non, on peut pas car si c’est une mauvaise chanson et qu’elle est engagée on ne la fera pas. L’engagement peut cacher un manque de talent.
J’aime pas que les textes soit clairement engagés, je pense que l’engagement peut être ailleurs.

On a dit que votre second album se démarquait de la scène française intello (dans lequel on pouvait caser le premier album) pour rejoindre la scène d’un rock plus dur et "primaire", qu’en pensez vous ?
Thomas : C’est vrai.
Pour avoir fait parti pendant un temps de cette scène "intello", je sais clairement que là dedans c’est tous des fachos. Si j’ai fait le deuxième album dans ce nouvel esprit, c’est contre cette scène là. J’adore Miossec, Dominique A, mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, je n’ai pas du tout été accueilli à bras ouverts. Il y a un réel clivage en France entre ces deux scènes : la chanson à texte et le rock. La presse n’a pas conscience de la richesse de la musique française. Il y a pourtant un blues, un folk français, une manière de faire du rock, une tradition, la presse spécialisée crache généralement dessus sans même la connaître, ne venant même pas dans les salles de concerts...
Romain : Il y a un élitisme sur le texte : plus c’est obscur mieux c’est.
En plus c’est des artistes plus ou moins solo qui s’entourent de musiciens, et non de réels groupes.
Thomas : La musique française est en train de mourir à cause de ça, mais aussi toute forme d’art : on a séparé l’élite du populaire.
Avant, les gens pouvaient aller voir une pièce de Fernand Rainaud et en même temps une pièce d’Eschyle et c’était la même culture.
Les élites ont gardé leur savoir et n’ont pas réussi à le faire passer.
Les trentenaires et les quadra n’ont pas su transmettre leur culture du rock et aujourd’hui les gamins, ils écoutent que des conneries : Star Ac et compagnie...
Il peut au contraire, y avoir des liens très forts entre l’élite et le populaire.

La rencontre avec Deportivo, c’était dans le cadre du label Village Vert ?
Thomas : Oui, on nous a fait écouter la démo, ça nous a plu, puis on est allé les voir en répétition à Bois d’Arcy (dans les Yvelines – NDLR)
On va organiser une tournée avec eux fin 2005 sur une vingtaine de dates.
Dès le début, cela m’a beaucoup plus. C’est rare d’avoir un groupe qui a un côté dansant (dans le bon sens du terme) et pas du tout prise de tête et en même temps, des textes superbes, une voix, une manière d’écrire

Sur votre forum, on voit que les fans de Luke ont un gros problème avec les fans de Kyo, vous en pensez quoi ?
Romain : Kyo, on les avait croisés pour le concert Europe 2 à Bercy. Ils sont vraiment très bien, ils vendent 1,5 million de disques et n’ont vraiment pas la grosse tête.
Thomas : En France, il y a une pensée un peu Front Nationaliste, c’est de croire que l’on prend la place des autres.
On a l’impression que si un groupe marche, il prend la place de l’autre.
En fait c’est tout le contraire : si un groupe marche, ça ouvre des portes pour les autres groupes...

Pour revenir aux groupes qu’on efface, il y a un peu ce même problème avec vous et Deportivo par rapport à Noir Désir, on leur cherche un successeur...
Romain : Heureusement qu’il y a des gens qui ont envie de faire la même chose que Noir Désir. On assume parfaitement qu’il y ait un héritage là-dessus, une même ligne mais qu’on vienne pas nous dire que c’est du plagiat !
Thomas : Y a aussi cette théorie du complot, du soupçon, comme si on avait fait un micmac pour ressembler à Noir Désir afin prendre leur place…
On a eu plein de gens qui nous ont dit : "ouais, vous avez de la chance vous sortez le disque juste au moment où Cantat fait le con..."
Ca fout les boules aussi pour Noir Désir de dire ça…
Romain : J’ai adoré une phrase là dessus : "certains persistent à dire que la place de Noir Désir est à prendre mais leur place, elle est réservée, tu ne gares pas ta bagnole là."
Thomas : Tout est dit.


Site Internet : www.luke.com.fr

Remerciements : Audrey, Julien (EMB), Luke.

© Luc et Justine 18/02/05